A Albi, préfecture du Tarn, élus locaux, Hôpital et promoteur travaillent de concert pour imposer l’arrivée d’un Leroy Merlin sur des terres arables, provoquant la destruction de 15 hectares et d’une ferme du XVIIIème siècle et ce au mépris d’une réelle concertation.

A moins de trois kilomètres du centre-ville d’Albi, on trouve des champs, de rares maisons, une ferme, des animaux, une autre ferme. On se croirait presque en pleine campagne. Quelques mètres plus loin, on distingue des lotissements, quelques commerces, un rond-point et des petits immeubles dont l’architecture rappelle celle des villes nouvelles érigées dans les années 1970. Ici, nous sommes à la Renaudié, un des douze quartiers de la préfecture du Tarn. Ce quartier, en situation d’enclave, se trouve à l’Est de la ville, excentré, coupé de la trame urbaine par la route nationale Toulouse-Rodez à l’Ouest, par le Tarn au Nord, par la route de Millau au Sud et enfin par la zone industrielle de Montplaisir à l’Est. La route de Saint-Juéry, une des plus empruntées du Tarn, très encombrée et qui génère un bruit assourdissant, constitue le principal axe structurant du quartier. C’est ici qu’un imposant complexe commercial d’une dizaine d’hectares doit voir le jour, sur des terres cultivées au milieu desquelles trône une ferme du XVIIIème siècle.

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La Renaudié, au début de la route de Saint-Juéry, avec la ferme, au fond / ©Jourdain Florian

Un tel projet peut paraître surprenant pour au moins trois raisons. Tout d’abord, il est en contradiction avec l’esprit des donateurs de la ferme. Ensuite, il émerge dans un contexte de forte concurrence commerciale. La ville d’Albi compte en effet plus d’un million de mètres carrés de surfaces commerciales le long de sa rocade et dans sa couronne périurbaine. Enfin, construire un énième pôle commercial sur des terres arables apparaît contraire à la politique de la ville qui favorise l’agriculture urbaine et clame haut et fort sa volonté d’atteindre son autosuffisance alimentaire.

Une généreuse donation

Les terres et la ferme dont nous parlons sont situées dans le quartier de la Renaudié, au lieu-dit de Mazars. Elles ont été léguées il y a plus de cent ans à l’hospice d’Albi, le 24 mai 1903 précisément, par une certaine Elisabeth Jouy, née Molinier. Cette dernière a également cédé sa maison située rue Séré de Rivières afin qu’elle devienne un « ouvroir de charité » , c’est-à-dire un asile destiné à des jeunes filles sans ressources dans lequel elles feraient des travaux de couture. La gestion du projet devait revenir à son gendre, le docteur Georges Guiraud, maire de Lavaur, ce dernier étant l’usufruitier des lieux et l’hospice d’Albi le nu propriétaire. Le financement de l’ouvroir, très coûteux, devait être tacitement rendu possible par l’exploitation de la ferme. L’esprit initial du legs rendait donc indissociable la maison de la ferme car ces deux biens devaient fonctionner ensemble.

Très rapidement, la ferme est mise en location. C’est Louis Rascol, directeur de l’Ecole Primaire Supérieure d’Albi, qui va la gérer entre 1906 et 1926. La bâtisse devient alors « une ferme-école à la pointe du progrès » . Entre temps, en 1914, Elisabeth Molinier meurt. Moins de dix ans plus tard, en 1925, Paul Molinier, neveu de la donatrice et légataire universel, déclare la délivrance du legs à l’hospice devenu l’Hôpital, représenté par son directeur Louis Desvoisins, maire d’Albi. « Cette délivrance est faite à charge par l’administration de l’hospice d’Albi d’aller exécuter les conditions » fixées par Elisabeth Jouy. De facto, la municipalité d’Albi, qui préside l’Hôpital, peut jouir de la ferme et de la maison rue Séré de Rivières tout en étant tenue de respecter les vœux de la donatrice.

Le péché originel

Malgré tout, les années passent et l’ouvroir ne voit pas le jour. En fait, l’Hôpital ne semble avoir aucunement intention d’ouvrir un tel lieu, trop coûteux. Il semble au contraire plus intéressé par les potentielles retombées financières des immeubles légués. En 1961, l’ensemble des protagonistes cités dans le legs sont décédés. C’est à ce moment que l’Hôpital décide de vendre la maison et la ferme. Pour cela, elle doit convaincre les héritiers de modifier les charges. Dans une lettre du 20 octobre 1961, ces derniers acceptent sous certaines conditions. L’accord est le suivant : l’Hôpital aliène la maison rue Séré de Rivières et la métairie de la Renaudié à condition que « la moitié du prix de la vente des desdits immeubles soit versé au Bureau d’Aide sociale d’Albi tenu par les Sœur de St-Vincent de Paul » et « que l’autre moitié […] soit remise à l’Hospice d’Albi, pour être employé par lui dans l’intérêt des vieillards indigents » ; en outre, les héritiers exigent « qu’une plaque rappelant le souvenir et le legs de la testatrice […] soit apposée d’une manière convenable et apparente dans une des salles du Bureau de bienfaisance, ouverte au public » et « dans une des salles de l’Hospice ouverte au public ». Pour finir, les héritiers déclarent qu’il est « souhaitable » que la vente ait lieu dans un « délai de deux ans par exemple ».

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Centre Hospitalier d’Albi / ©Jourdain Florian

Au regard de la suite des événements, on ne peut que saluer le formidable tour de passe-passe effectué par l’Hôpital. Pour le comprendre, il suffit de consulter l’extrait des registres des délibérations de la Commission administrative du Centre hospitalier d’Albi du 6 juin 1963. Ce document est fondamental puisqu’il prouve que l’Hôpital n’a pas respecté les nouvelles charges du legs sur deux points : d’une part, seule la maison est mise en vente et non l’ensemble des immeubles ; d’autre part, le produit de la vente n’est plus affecté aux « vieillards indigents » mais doit servir à l’édification d’une maison de retraite dans la ferme ! Pour parachever le tout, la vente de la maison est définitivement actée le 13 janvier 1966, soit plus de cinq ans après la lettre des héritiers. Il est important de souligner, également, que les administrateurs de l’Hôpital ont progressivement modifié la terminologie employée dans la lettre des héritiers de 1961. Par exemple, des mots vont progressivement disparaître, comme l’adjectif « indigents » ou encore l’expression « Bureau d’aide sociale d’Albi tenu par les Sœurs de Charité de Saint-Vincent de Paul » devient le « Bureau d’aide sociale d’Albi », tout simplement. Nous verrons que ces détails ne sont pas sans conséquences.

Des projets avortés

Nous sommes là aux origines d’une situation délicate qui perdure. Le non-respect des charges du legs par l’Hôpital va expliquer le quasi-abandon des terres et de la ferme de la Renaudié ces cinquante dernières années, comme s’il s’agissait de se faire oublier. Durant cette période, seuls trois projets vont voir le jour. Au début des années 1980, un premier projet d’ampleur émerge sous le mandat de Michel Castel, alors maire d’Albi depuis 1977. Ce professeur de métier a l’idée de déménager l’hôpital d’Albi à la Renaudié. Tout semble acté. Castel a même le soutien du gouvernement socialiste. Pourtant, le projet va échouer, la faute au contexte politique national. Entre 1982 et 1983, le Premier ministre de l’époque, Pierre Mauroy, présente une politique de rigueur. Face à l’absence de crédits, l’idée d’un nouvel hôpital à la Renaudié est abandonnée. Quelques années plus tard, au milieu des années 1980, le centre hospitalier entend faire de la ferme un logement de fonction pour sa direction. Le 8 novembre 1984, le conseil d’administration approuve l’aménagement partiel du bâtiment. Entre 1985 et 1987, ce sont alors près de 300 000 francs qui sont utilisés, au titre des dépenses de fonctionnement. Le 26 juin 1987, le directeur de l’hôpital entend agrandir la ferme en y ajoutant deux ailes. La mairie valide le permis de construire. Entre 1988 et 1990, l’hôpital débourse un peu plus d’un million de francs supplémentaire pour l’opération. Ces sommes très importantes pour hôpital public d’une ville moyenne attirent l’attention de la Cour régionale des comptes de Midi-Pyrénées. L’affaire est confiée à la Cour de discipline budgétaire et financière qui pointe les irrégularités dans le financement des travaux. Jean-Marie Plazanet, directeur du centre hospitalier, est reconnu coupable de dissimulation d’affectation de crédit et d’échec à la procédure d’appel à la concurrence. Le Cour lui reproche d’avoir pris de l’argent servant au fonctionnant courant de l’hôpital pour pallier à l’absence de crédits disponibles pour l’investissement. En outre, Plazanet, aux vues des sommes dépensées, aurait dû recourir à un appel d’offres pour choisir les entreprises en charge des travaux. Le 28 septembre 1994, il est condamné à une amende de 5 000 francs . Il quittera l’hôpital pour Niamey quelques semaines plus tard. Il faut attendre 2003 pour voir émerger un nouveau projet à la Renaudié. Cette année-là, le conseil d’administration de l’hôpital étudie la proposition de faire de la ferme un hôtel de luxe. Un couple d’acheteurs castrais se montre intéressé et est prêt à débourser la somme de 450 000 euros. Malgré un dossier « bien ficelé », selon les termes de l’hôpital, deux membres du conseil d’administration s’opposent au projet, qui capote, lui aussi.

Des terres pour un hyper

Quelques semaines après ce nouvel échec, la ville d’Albi adopte son premier Plan Local d’Urbanisme (PLU), le 12 mai 2003. Désormais, une partie des terres autour de la ferme – une dizaine d’hectares – est classée en zone AUa1, devenant de fait un « espace destiné à être ouvert à l’urbanisation en vue de l’implantation de nouvelles activités commerciales, tertiaires et de services ». Les 8,70 hectares restants sont classés en zone 2AU, zone naturelle non équipée et réservée à l’urbanisation future, mais qui est momentanément inconstructible. Ce n’est qu’en 2010, au moment de la troisième modification du PLU que cette zone 2AU bascule en zone AUa1. En clair, en moins de dix ans, la surface d’accueil de la future zone commerciale a presque doublé et ce, dans la plus grande discrétion de la part de la municipalité, d’où, à ce moment-là, une indifférence générale de la part des riverains de la zone. Parallèlement à ce projet qui se dessine, la mairie d’Albi entend faire émerger un autre espace commercial sur sa commune, à Fonlabour, dont les quelques 16 hectares de terres ont été rendus constructibles à des fins commerciales en même temps que les parcelles de la Renaudié. Ce projet va aboutir à l’automne 2009, avec une imposante galerie marchande organisée autour de l’enseigne Leclerc baptisée les Portes d’Albi. A cette époque, la ville d’Albi entend renforcer l’attractivité commerciale de son territoire en créant deux zones commerciales, situées à des endroits stratégiques : au Sud-Ouest, en direction de Toulouse et à l’Est en direction de Rodez et Millau. Après la réussite du projet des Portes d’Albi, il ne reste plus qu’à concrétiser celui de la Renaudié. Cela semble chose faite en novembre 2013, avec l’annonce de la vente de la ferme et des terres alentours. La Dépêche du Midi précise que l’acheteur est albigeois et que la locomotive commerciale sera Leroy Merlin. En outre, le quotidien régional affirme que le prix de vente est de 2,7 millions d’euros et que la ville d’Albi n’exercera pas son droit de préemption sur les parcelles mises en vente.

En janvier 2015, La Dépêche du Midi lève le voile sur les dernières zones d’ombre du projet. Ainsi, on apprend que le magasin Leroy Merlin « s’étalera sur 11 580 m2 (7 400 m2 couverts et 4 180 extérieurs) », que « le projet est porté par un promoteur albigeois : Bertrand Guilhem, via deux sociétés – la SCI Foncier Mazars et 3CI Investissements – et qu’ « en outre, six autres magasins d’une surface totale de vente de 4 500 m2 s’implanteront à côté ». Le quotidien annonce que l’acheteur a déboursé une somme avoisinant les 3 millions d’euros, soit un prix supérieur «de 70 % à 80 % au-dessus de l’estimation effectuée par des Domaines» selon le directeur du centre hospitalier d’Albi, Alain Guinamant. Ce dernier affirme que la vente va permettre d’investir dans la « médecine nucléaire». Enfin, plus subrepticement, ce même monsieur annonce que la ferme va être détruite pour permettre l’édification d’un parking de 750 places… Nous sommes bien loin de l’esprit du legs tel qu’il a été formulé en 1903 puis en 1961. Nous sommes également bien loin des propos tenus en 2003 par Stéphan Martino, alors directeur de l’hôpital. Ce dernier affirmait, en parlant de la ferme, qu’il n’était « pas question de la raser pour mettre un supermarché à la place ». Par ailleurs, le mystère reste entier quant aux futures enseignes de la zone. Seule l’arrivée de McDonald’s est connue.

Le réseau Bonnecarrère

Rien de tout cela n’aurait pu être possible sans l’action d’un homme, omniprésent, qui siège dans toutes les instances stratégiques. Il s’agit de Philippe Bonnecarrère, maire d’Albi de 1995 à 2014. Au moment de la vente, cet avocat est également président du conseil de surveillance du centre hospitalier d’Albi, président de la Communauté d’agglomération de l’albigeois (C2A) et membre de la Commission Départementale d’Aménagement Commercial (CDAC). Il est présent à tous les échelons de décisions concernant le projet de la Renaudié. Cet avocat de métier va donc en toute logique permettre l’arrivée de Leroy Merlin. Il y a œuvré sans relâche, d’abord en modifiant le PLU, ensuite en ne bloquant pas le projet en CDAC et enfin en ne préemptant pas les terres vendues par l’hôpital. De plus, il va peser de tout son poids pour empêcher Auchan de s’installer dans la commune voisine de Lescure d’Albigeois. La famille Mulliez, 3e fortune de France , propriétaire d’Auchan mais aussi de Leroy Merlin, Décathlon et Flunch, obtient une compensation de la part de Bonnecarrère. Ce-dernier va autoriser Leroy Merlin à venir à la Renaudié. En décembre 2013, l’élu déclarait sans ambages : « oui à un magasin de bricolage, non à un nouvel hypermarché ».

Joseph Mir (au premier-plan, à gauche) et Philippe Bonnecarrère (derrière lui, à gauche) / ©DDM, Emilie Cayre

Une telle prise de position peut s’expliquer du fait qu’Auchan représenterait une menace pour Leclerc, implanté depuis plus de 40 ans à Lescure. Le géant de la grande distribution est une puissance économique à l’échelle de l’agglomération. C’est aussi le financeur historique du club de rugby, le Sporting club d’Albi (SCA), dont Joseph Mir, ancien gérant du Leclerc de Lescure, et certains hommes politiques albigeois comme Louis Barret, actuel conseiller municipal et ancien directeur du conseil d’administration de l’hôpital, ou encore Jacques Valax, ancien député du Tarn, en ont été les présidents. On retrouve, par ailleurs, au sein du SCA, ni plus ni moins que le promoteur du projet Leroy Merlin, Bertrand Guilhem, membre du Conseil d’administration, en charge des relations avec les institutions locales, une sorte de lobbyiste en quelque sorte. Ce dernier a déjà œuvré à la réalisation du nouveau bâtiment de la Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) et à la construction de 2 000 mètres carrés de commerces à la Baute, sur la commune du Séquestre. Le barrage fait à Auchan semble cohérent, également, au regard de la politique de Bonnecarrère qui a, rappelons-le, favorisé l’implantation d’un deuxième Leclerc à Fonlabour. Il n’était donc pas question de laisser faire un projet qui mettait à mal les intérêts des hommes forts du territoire.

Un projet difficile à défendre

Le 30 mars 2014, Bonnecarrère quitte la mairie d’Albi, après trois mandats. Il laisse la place à celle qu’il a choisie pour lui succéder, Stéphanie Guiraud-Chaumeil. L’ancienne conseillère municipale en charge du dossier UNESCO va devoir assumer l’héritage de son mentor à qui elle « doit tout ». Cette juriste va défendre bec et ongles un projet qu’elle qualifie d’ « accélérateur économique » pour l’agglomération. Elle avance les arguments classiques de la création d’emploi et de l’attractivité territoriale et insiste sur le fait que l’hôpital a besoin d’argent. En outre, elle affirme que l’esprit du legs est respecté car « la vente des terrains reviendra à l’hôpital et l’autre au centre communal d’action social (CCAS) de la ville ». Même son de cloche du côté du Centre hospitalier qui, lors d’une conférence de presse du 8 juin 2015, explique qu’il n’y a « pas de condition particulière attachée à ces terrains et à cette ferme qui interdirait à l’hôpital de les vendre ou l’obligerait à consacrer tout ou partie du produit de la cession à des fins particulières exprimées par la testatrice » . Le problème est qu’il existe des charges précises, formulées par les héritiers dans une lettre de 1961, et dont le non-respect suffirait à faire annuler la vente. L’hôpital ne peut en aucun cas utiliser l’argent de la vente comme bon lui semble. Il est soumis à des contraintes que nous avons évoquées plus haut. Malgré tout, le Centre hospitalier, crie haut et fort qu’il a besoin de « ressources » pour « moderniser certains secteurs de soins », notamment la médecine nucléaire. Un dernier argument difficile à entendre quand on sait que l’Hôpital a emprunté 30 millions d’euros pour s’agrandir, au début des années 2000, et que sa politique de désendettement a « atteint ses limites » selon ses propres termes, à tel point que machine arrière est faite. Loin de reconnaître leurs erreurs de gestion, à l’instar du docteur Jean Scheffer, membre du Conseil d’administration de la Coordination Nationale des Comités de Défense des Hôpitaux et Maternités de Proximité, les administrateurs du Conseil de surveillance de l’Hôpital accablent les baisses de dotations de l’Etat et font de la vente de la ferme de la Renaudié une question de vie ou de mort.

Une contestation grandissante

Du côté des riverains du futur projet, la contestation va se structurer et s’amplifier, après des années de silence. En mars 2015, ils créent l’Association albigeoise pour un développement urbain respectueux (AADUR). Horrifiés par la proximité du futur complexe commercial avec des dizaines d’habitations mais aussi avec une maison de retraite – moins de 100 mètres – et par la probable destruction de la ferme, ils dénoncent l’absence de concertation des élus et demandent « un moratoire sur le projet actuel et un véritable débat démocratique ». Ils en appellent aux Albigeois « pour faire émerger des projets alternatifs ». Le 29 juin, des membres de l’AADUR manifestent leur mécontentement lors d’un Conseil municipal houleux. Sans succès. Leurs actions vont désormais se faire principalement sur le terrain juridique : recours gracieux auprès du maire contre l’implantation de Leroy Merlin puis du McDonald’s, recours en contentieux contre le permis d’aménager puis attaque du permis de construire de Leroy Merlin auprès du tribunal administratif de Toulouse. Sans succès. Néanmoins, il reste un espoir. Le tribunal administratif de Bordeaux doit se prononcer sur le permis de construire du Leroy Merlin. Sur ce point François Tirefort, membre de l’AADUR, se veut « optimiste ».

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Membres de l’AADUR, le 6 octobre 2015 / ©DDM

Parallèlement à cette intense et coûteuse activité judiciaire, l’AADUR effectue un travail d’information auprès du grand public, sur le terrain ou par voie de presse. Elle a révélé les mensonges et omissions des défenseurs du projet : ferme en mauvaise état, création importante d’emplois, respect du legs… Cette fastidieuse bataille de l’information semble aujourd’hui porter ses fruits. En effet, à l’heure actuelle, le projet semble au point mort, malgré quelques signes de travaux – comme le raccordement électrique – et on ne sait toujours pas si la ferme et les terres alentours ont été achetées ! Rappelons que la zone commerciale de Leroy Merlin aurait dû ouvrir ses portes cet été, si on en croit les informations données par Bertrand Guilhem, le promoteur .

Des commerçants enthousiastes

A côté des riverains mécontents, on trouve des personnes favorables à l’arrivée d’un nouveau pôle commercial à la Renaudié. Il s’agit de nombreux habitants du quartier, mais aussi de commerçants des alentours. Parmi eux, Ludovic, gérant d’une boutique de réparation de téléphone et de matériel informatique plantée à l’entrée de la galerie marchande de Géant Casino, à Caussels. Le jeune homme pense que l’arrivée de Leroy Merlin va avoir un « impact positif » car plus de gens vont venir dans son secteur et ainsi le redynamiser. Son associé abonde dans son sens. Pour lui, Leroy Merlin « va amener du boulot » et n’est pas un « danger pour la galerie » car les commerces sont différents. Quand on l’interroge sur les enseignes qui vont s’installer à la Renaudié, il avoue ne pas le savoir. Pour finir, les deux collègues expliquent même avoir songé à déménager à la Renaudié. On retrouve ce même enthousiasme chez une restauratrice, qui gère la pizzeria de la galerie depuis près de 40 ans. Pour elle, Leroy Merlin va « redynamiser » la zone, en « souffrance depuis l’ouverture des Portes d’Albi ». Son inquiétude se porte sur la création d’un ensemble commercial à Lescure d’Albigeois. Pour les rares commerçants du quartier, les avis sont partagés, sans toutefois dénoter une quelconque hostilité sur le fond.

Un désastre prévisible

En fait, les plus inquiets à l’arrivée de Leroy Merlin, outre les riverains regroupés au sein de l’AADUR sont bel et bien les quatre enseignes de bricolages de l’agglomération: Bricomarché, Bricorama, Weldom et Monsieur Bricolage. Compte tenu de cette concurrence, on peut se demander pourquoi la CDAC a permis l’arrivée d’une enseigne supplémentaire, un mastodonte de surcroît. En fait, les défenseurs du projet – hôpital, mairie, promoteur – vont mettre en avant une série d’arguments récurrents. Tout d’abord, ils vont affirmer qu’il est indispensable de créer une « grande surface de référence » capable d’enrayer l’évasion commerciale des bricoleurs du dimanche vers Gaillac et Rodez. Pourtant, aucune étude ne vient confirmer cela. Bien au contraire, un récent rapport de l’Institut pour la Ville et le Commerce (IVC) a même souligné que « entre 1994 et 2009, la superficie du parc de magasins du commerce de détail a progressé de 60 %, passant de 48 millions à 77 millions de m2, alors que, dans le même temps, la dépense de consommation finale des ménages en volume a progressé seulement de 38%».

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Une des nombreuses vitrines vides dans le centre-ville d’Albi / ©Jourdain Florian

Ainsi, sur ces dernières années, en France, on constate que l’offre est supérieure à la demande. Cet argument de l’évasion commerciale, aussi incertain soit-il, a déjà été utilisé par le passé pour justifier l’intérêt de construire Les Portes d’Albi. Les acteurs du projet vont ensuite mettre en avant la création de 200 emplois équivalents temps plein . Là encore, ces chiffres semblent hasardeux et il apparaît judicieux de les revoir à la baisse. D’une part, les salariés de Weldom – enseigne du groupe Auchan – vont rejoindre les rangs du nouveau Leroy Merlin – autre enseigne du groupe Auchan. Il y aura donc très peu de création d’emploi de la part du géant du bricolage. D’autre part, les membres de l’AADUR affirment que Leroy Merlin entend réaliser un chiffre d’affaire de 40 millions, soit deux fois plus que celui de l’ensemble des magasins de bricolage réunis. Cela risque fort d’affaiblir les autres enseignes concurrentes qui, dans cette situation, ne peuvent qu’envisager l’avenir avec inquiétude. A Puygouzon, le gérant du Bricorama déclare sans ambages avoir « peur pour l’avenir », évoquant même de possibles licenciements et même la « fermeture du magasin ». Ce véritable siphonage annoncée par Leroy Merlin risque non seulement de tuer ses concurrents mais aussi d’aggraver la suroffre commerciale périphérique, source de dévitalisation commerciale.

Une ceinture grise de plus d’un million de mètres carrés

Largement relayé dans la presse locale, nationale et même internationale, le phénomène de déprise commerciale du centre-ville d’Albi est un fait, avec un pourcentage de vitrines vides assez important – plus de 10% selon le rapport de l’Institut pour la Ville et le Commerce cité plus haut et même plus de 15% si on élargit le périmètre de prospection au-delà du secteur historique . C’est inquiétant, dans la mesure où PROCOS, la fédération des grandes enseignes, considère qu’un taux de vacance qui dépasse les 10% est « très élevé » et témoigne d’un « déclin de la commercialité » . A cela, s’ajoute une offre commerciale de plus en plus pauvre dans les quartiers anciens qui contraste avec une abondance d’enseignes aux contours de la ville. On recense ainsi près d’un million de mètres carrés alloués aux zones commerciales périphériques dans l’agglomération d’Albi, soit l’équivalent de 120 fois la taille de la principale place de la ville, celle du Vigan. Cette véritable ceinture grise symbolise le déséquilibre pointé du doigt dans un récent rapport de l’Inspection générale des finances consacré à « la revitalisation commerciale des centres-villes » et dans lequel on apprend qu’il « ne peut y avoir de vitalité commerciale en centre-ville sans […] un équilibre à préserver entre périphérie et centralité ». L’implantation d’un énième pôle commercial à la Renaudié semble donc totalement injustifiée dans un tel contexte. Pire, elle risque d’aggraver une situation commerciale délicate dans et hors de la ville car si la vacance commerciale touche fortement le centre-ville et les quartiers anciens, elle touche aussi la périphérie, avec des taux record dans certaines zones, comme à Puygouzon où près d’un tiers des cellules commerciales sont vides ou encore dans la galerie marchande du Géant Casino de Caussels qui affiche un taux comparable. Ce constat ne semble pas alerter les élus concernés. Bien au contraire car près de 10 000 mètres carrés supplémentaires alloués à des petites et moyennes surfaces de vente doivent voir le jour à proximité du Leclerc de Lescure d’Albigeois . C’est donc près de 20 hectares de surfaces commerciales qui sont actuellement en projet dans l’agglomération albigeoise.

Un projet incompatible avec celui d’autosuffisance alimentaire

Un tel projet n’est pas seulement une absurdité économique. C’est également une absurdité écologique, surtout dans une ville qui fait la promotion de l’agriculture urbaine et qui affiche sa volonté d’atteindre son autosuffisance alimentaire d’ici à 2020. Ces initiatives, portées par Jean-Michel Bouat, 6e adjoint au maire délégué au développement durable, à l’agriculture urbaine et à l’eau ont eu un écho retentissent dans les médias locaux et nationaux. Grâce à ces mesures, l’élu entend revenir à « la vocation nourricière de la terre » en privilégiant des modes de culture biologiques, inspirés de la permaculture. L’objectif affiché est de permettre « l’approvisionnement des ressources alimentaires pour l’ensemble des Albigeois dans un rayon de 60 km » . Malgré le tapage publicitaire, les réalisations, elles, sont maigres. Concrètement, aujourd’hui, un seul maraîcher est en mesure de vendre sa production et la surface allouée au projet municipal est dérisoire, quelques hectares. Face à ce constat, une journaliste de Reporterre n’a pas hésité à qualifier le projet albigeois d’autosuffisance de « pipeau » et rappelle – en se basant sur les estimations de l’association Terre de liens – qu’il faudrait près de 18 000 hectares de terres arables à Albi pour mener à bien ses objectifs de relocalisation de sa consommation alimentaire. Malgré tout, les acteurs locaux continuent de favoriser l’artificialisation des terres agricoles et Jean-Michel Bouat ne fait pas exception. A l’instar de ses collègues de la majorité municipale, il a soutenu fermement l’implantation de Leroy Merlin. Pour lui, le centre hospitalier doit « éponger sa dette » et il apparaît impensable de « priver les albigeois de soin pour sauver des champs de blé intoxiqués de fongicides, d’insecticides et d’herbicides » . Il est curieux de soutenir la destruction d’une bâtisse qui pourrait servir de laboratoire à la politique agricole urbaine de la municipalité, une sorte de ferme-école, comme cela a été le cas autrefois. En fait, de l’aveu même de Bonnecarrère, raser la métairie est un acte symbolique visant à faire oublier « les aberrations qu’elle a dû subir dans le passé ». Il s’agit ni plus ni moins que de faire oublier bâtiment qui « n’est pas un bon souvenir pour les Albigeois » .

Finalement, malgré le non-respect des charges pesant sur le legs, l’inutilité du projet au regard de la saturation de l’offre commerciale dans l’agglomération et l’absurdité de bétonner 15 hectares de terres arables, l’arrivée de Leroy Merlin semble inévitable. Seule une décision du tribunal administratif de Bordeaux ou une procédure judiciaire des héritiers peuvent y mettre à terme.

 

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