Article publié dans le numéro 15 du journal tarnais Saxifrage sous le titre « Impôt sur le parvenu ».

Organisé pour la première fois l’an dernier, lors des mois de décembre et janvier, le Festival des Lanternes avait alors attiré pas moins de 250 000 visiteurs. Boosté par un tel succès, Patrice Gausserand, maire-entrepreneur de la petite ville de Gaillac, a décidé de remettre ça cette année, pour le plus grand plaisir des petits et des grands… et du fisc.

Souvenez-vous, l’an passé, malgré de fortes turbulences , la première édition des Féeries de Chine avait dépassé les prévisions les plus folles : 250 000 visiteurs, plus de 200 000 billets vendus, et un pactole de près de trois millions d’euros à partager avec l’entreprise chinoise en charge des illuminations. On était en droit de penser qu’un tel coup de poker ne pouvait se reproduire. C’était sans compter sur l’abnégation de monsieur le Maire, bien décidé à user le filon jusqu’à la corde. L’édile nous avait alors prévenus : la deuxième édition allait être « pleine de nouveautés », avec « plus de magie encore ». En journaliste consciencieux, je suis allé vérifier par moi-même.

Je me suis tout d’abord rendu à la soirée d’inauguration qui s’est déroulée le 30 novembre dernier sous un imposant chapiteau, installé devant les anciens bains-douches du parc Foucaud. Parmi la centaine de personnes réunies pour l’occasion, on a pu admirer toute la caste politique tarnaise, toujours soucieuse de se montrer : Patrice Gausserand, bien sûr, véritable vedette de la soirée, accompagné pour l’occasion de ses adjoints, ainsi que Paul Salvador, président de l’agglomération Gaillac-Graulhet et maire de Castelnau-de-Montmiral, Christophe Ramond, président du conseil départemental et ancien conseiller d’opposition à la mairie d’Albi, Claire Fita, conseillère régionale de la région Occitanie et conseillère municipale de Graulhet, Marie-Christine Verdier-Jouclas, Jean Terlier et Philippe Folliot, tous trois députés du Tarn, Philippe Bonnecarrère, sénateur du Tarn, ainsi qu’une ribambelle de petits élus locaux et même le directeur de cabinet du préfet du Tarn, Florent Farge. À leurs côtés, des officiels chinois et notamment Song Jingwu, vice-président de l’APCAE, Lu Jun, ministre conseiller culturel auprès de l’ambassade de Chine en France, et Huang Dechun, président de la Lantern Culture Industry Company, l’entreprise qui a réalisé les lanternes du festival. Le reste des convives, enfin, se composait des nombreux financeurs privés du festival et de journalistes. Après avoir dévoilé une partie des illuminations, sous les acclamations du public, plusieurs personnalités se sont succédé sur l’estrade pour clamer haut et fort leur amour de la culture et de l’amitié entre les peuples. L’ineffable Christophe Ramond est même allé jusqu’à affirmer que les Lanternes « symbolisent un monde ouvert, bienveillant et fondé sur le droit », tout ça en présence, rappelons-le, de hauts représentants d’un État qui pratique le kidnapping d’opposants politiques vers des camps qui échappent à tout contrôle. S’il y avait des Ouïghours dans la salle, ils ont dû bien se marrer !

Quelques jours plus tard, je me suis rendu sur le lieu des festivités, un mercredi soir, en plein mois de décembre. Les « nouveautés » tant vantées par monsieur le Maire sont visibles : la place de la Libération est plus animée qu’à l’ordinaire grâce à une patinoire et un marché de Noël – organisé par la marque Saveurs du Tarn –, le tout dans une ambiance sonore alternant entre de sympathiques chants de Noël et de la musique de supermarché assourdissante. Bon, je ne le cache pas, voir du monde en cette saison est plutôt agréable, même si cela fait un drôle d’effet de voir des bus entiers charrier des centaines de touristes du troisième âge. Du côté du parc, des efforts ont été faits pour gommer l’effet bunker de l’édition précédente. Des entrées familles et VIP ont également été mises en place afin d’éviter des files d’attente interminables qui ont tant irrité les riverains par le passé. À l’intérieur du parc, je retrouve la même atmosphère qu’il y a un an : de la lumière, de la porcelaine, de la soie, et des odeurs de friture. Les installations, à l’instar des badauds, sont tassées les unes à côté des autres. On pourrait presque se croire à la fête foraine. En fait, rien n’a vraiment changé. Bref, tout ça pour ça, me dis-je.

Pourtant, malgré le peu d’intérêt de cette nouvelle édition, les visiteurs sont venus en masse : près de 370 000 personnes ont fait le déplacement pour assister à la deuxième version des Lanternes, soit une fréquentation en hausse de près de 50 % par rapport à l’année précédente ! La recette de la billetterie, quant à elle, culmine à un peu moins de cinq millions d’euros, dont la moitié revient à la ville de Gaillac ! Un sacré jackpot. Monsieur le Maire a de quoi fanfaronner, enfin presque, car le fisc est venu quelque peu le contrarier. Eh oui, ces ordures de l’administration fiscale lui enjoignent de régler la somme de 800 000 euros . Fichtre ! Gausserand a beau jurer sur tout ce qu’il peut que sa kermesse est un grand moment culturel – même Franck Riester, ministre de la Culture, le confirme, c’est dire – et qu’elle n’est en rien concernée par les impôts commerciaux, ça ne prend pas. Il a beau s’énerver, s’offusquer, crier sur tous les toits que taxer l’audace est une « prime à la médiocrité » , rien n’y fait. C’est que le Code général des impôts est formel : une collectivité territoriale peut être taxée de la même manière qu’une entreprise si elle exerce une activité lucrative, c’est-à-dire effectuée « dans des conditions similaires à celles d’une entreprise au regard du produit proposé, du public concerné, du prix pratiqué et éventuellement de la publicité qui est réalisée » . Il est intéressant de souligner que d’autres manifestations gaillacoises, comme l’exposition « Trésors du musée d’art de Pékin » qui s’est tenue de juillet à octobre dernier et a accueilli près de 10 000 visiteurs, n’ont pas été ciblées par le fisc.

Finalement, il semblerait qu’il y ait des limites à gérer une ville comme une entreprise. Gausserand a beau plastronner à la première occasion, il va devoir s’incliner devant plus fort que lui. Toutefois, qu’il se rassure, cet accroc n’aura très probablement aucune incidence sur sa réélection aux prochaines élections municipales.